Nombre d’innovations reposent sur des inventions, d’où une certaine tentation de considérer qu’innovation et invention, au fond, c’est la même chose. Mais il y a aussi des exceptions. Alors, simple nuance, ou réelles différences ?

Pour fixer les idées, tâchons de définir les deux termes.

  • L’innovation, on l’a déjà vu dans un autre article, conjugue trois éléments : nouveauté, valeur et concrétisation.
  • L’invention, de son côté, peut se définir comme une solution originale et non évidente, reproductible (si elle est aboutie), et qui répond à un problème identifié.

Même si les mots utilisés diffèrent, les ingrédients sont peu ou prou les mêmes, ce qui peut expliquer la tentation de confondre ces notions. Pourtant, ce serait aller un peu vite en besogne !

Poussons un peu l’analyse :

  • Une invention repose sur quelque chose de totalement nouveau. C’est d’ailleurs une caractéristique-clé exigée par le droit des brevets. L’innovation se contente d’une nouveauté relative : c’est nouveau dans le contexte, même si ça ne l’est pas dans l’absolu. L’adoption du QR-code pour donner accès au menu dans les restaurants, par exemple, a indéniablement constitué une innovation durant la pandémie de coronavirus. C’était nouveau d’utiliser des QR-codes dans ce contexte, même si l’on utilisait déjà des QR-codes dans des tas d’autres contextes.
  • Une innovation apporte concrètement de la valeur à quelqu’un. Par exemple, elle améliore ou accélère un processus, rend service à ses utilisateurs, ou se traduit par un avantage concurrentiel avéré. La valeur d’une invention peut rester latente : d’ailleurs, les bases de données de brevets et les catalogues du concours Lépine fourmillent d’inventions inexploitées, telles que la fourchette à spaghetti motorisée, ou la bien plus ambitieuse tour de Tesla.

Pourquoi c’est important de faire la différence

Au-delà d’une simple question de terminologie, les différences entre innovation et invention sont cruciales, et voici pourquoi :

  • Il ne suffit pas d’inventer pour innover. Le chemin qui mène de l’invention à l’innovation peut s’avérer long et difficile, voire totalement inexistant, parce qu’il n’y a pas de marché, pas de réelle faisabilité, ou pas de modèle économique.
  • Il n’est pas nécessaire d’inventer pour innover. Une croyance plutôt répandue est qu’il faut faire de la R&D pour innover. En réalité, même si la R&D est à la base de nombreuses innovations, de nombreuses autres voies existent, telle que l’innovation organisationnelle, sociale, ouverte, de processus, de service, de modèle économique, etc.
  • Les compétences mobilisées ne sont pas les mêmes. L’invention repose en premier lieu sur des compétences techniques et scientifiques et de la créativité. L’innovation a besoin de compétences supplémentaires, telles que le marketing, la stratégie, la compréhension des usages, et bien sûr la gestion de projet.
  • La confusion induit un biais d’investissement. Une entreprise qui confond invention et innovation risque de sur-investir sur la R&D, tout en sous-estimant l’effort nécessaire pour concrétiser l’innovation. Avec un symptôme répandu : une R&D très active, mais dont la production reste sur les étagères et ne rencontre presque jamais son marché…

En pratique

La différence entre invention et innovation est porteuse d’indications pratiques précieuses.

  • L’innovation couvre un champ plus vaste que la R&D. En termes d’organisation, on s’abstiendra de rattacher un département innovation à une direction de la R&D : il existe en effet des schémas organisationnels plus performants.
  • L’innovation existe aussi là où il n’y a pas d’invention. Autrement dit : l’innovation concerne toutes les forces vives de l’entreprise. Il s’agit d’un message fort qui doit être assimilé par toutes les unités de l’organisation : R&D bien sûr, mais aussi production, opérations, ventes, marketing, logistique, achats, finance, ressources humaines… C’est la base du développement d’une véritable culture de l’innovation dans l’entreprise.
  • L’innovation est un chemin. Le chemin commence par une intention, une idée. L’invention en est parfois un jalon. Mais le chemin ne s’arrête pas là et doit se poursuivre jusqu’à la réalisation qui permet de concrétiser la valeur promise. Une entreprise dont chaque collaborateur connaît un chemin vers l’innovation innove plus facilement et plus régulièrement.
  • C’est l’innovation qu’il faut mettre en point de mire. Puisque la valeur d’une invention est, le plus souvent, latente, multiplier les inventions, c’est juste multiplier des promesses. L’innovation est l’aboutissement d’un chemin qui donne une réalité à la valeur promise. C’est elle qu’il faut mettre en point de mire.

Notes

  1. Dans les bases brevets, de nombreuses inventions inexploitées compliquent le dépôt de brevets ultérieurs, mais font aussi le bonheur des patent trolls. Très décriés, ces derniers rachètent des brevets dormants dans l’espoir d’en tirer des redevances sur le dos des véritables innovateurs. À titre de mise en abyme, on remarquera que leur business model, tout parasitaire qu’il soit du système de protection des inventions, constitue lui-même une innovation.

Illustration extraite du brevet US5062211A (fourchette motorisée pour enrouler les pâtes).

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